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Ti Sentaniz en français


Maurice

Mieux vaut savoir dire Bonjour que de connaître le chemin ; c’est près de la chapelle Saint Roc qu’on peut tout à fait comprendre cette parole. Ces gens-là, il suffit que vous ayez un bonjour dans votre poche pour qu’ils montent avec vous jusqu’au morne Tay Fè, jusqu’au morne Malanga pour vous montrer n’importe quelle maison. Les habitants de la Chapelle sont comme les kenèpes de la Chapelle, il n’y a pas de meilleurs kenèpes que les kenèpes de la Chapelle. Les femmes de la Chapelle font la lessive, elles vont en ville chercher des vêtements à laver. Les hommes de la Chapelle confectionnent de petites chaises et des paniers. Je connaissais un homme de la Chapelle qui s’appelait Charitable, il fabriquait des petites chaises et des paniers ; quand il descendait en ville avec ses produits sur la tête, il était chargé comme un baudet, on aurait dit qu’il portait un bateau sur la tête.

Charitable avait une femme qui s’appelait Dieudonne, on la surnommait Donne ; dans la cour où ils habitaient se trouvait une petite maison en paille d’une seule pièce ; Donne mettait un plateau devant l’entrée de la maison, où elle vendait des cacahuètes, des biscuits, une bouteille de kenèpes au clairin ; c’est là qu’elle pouvait faire un petit peu d’argent pour aider Charitable à mettre quelque chose dans la chaudière chaque jour pour nourrir les sept petits anges que le Seigneur lui avait donné à garder ; mais Donne avait aussi un autre petit travail qui l’aidait à tenir ; elle balayait la chapelle pour sept gourdes par mois, mais ce travail lui causait pas mal de jalousie, les autres la haïssaient à cause de cela. Charitable essayait tant bien que mal de l’encourager. Un soir Donne se tenait à la barrière en compagnie de tous les enfants ; ils ne restaient jamais dans la maison, car il y aurait eu des collisions, ces sept enfants avec Charitable et Donne à l’intérieur, il aurait fallu un feu rouge pour gérer tout ce trafic. Donne se tenait à la barrière pendant que Charitable jouait aux cartes dans le voisinage, pince au nez quand il perdait ; Donne ressentit une douleur dans le dos, ahhhhhh elle ne pouvait plus tenir, elle rentra plus tôt ; à son arrivée elle trouva les enfants, quelques uns sous le vieux canapé, les autres éparpillés dans la maison ; Donne éteignit la petite lampe à huile et se coucha pour ne plus se relever.

Quand le Seigneur rappela Dieudonne, c’était comme si le bras droit de Charitable était coupé ; à lui de prendre soin des sept enfants, traînant dans la cour, les pieds blancs de poussière, la bouche desséchée, la tête non coiffée ; ils allaient avant dans une petite école du voisinage, voilà qu’ils n’y allaient plus. C’est seulement à l’arrivée de Charitable avec un peu de monnaie qu’on allumait le feu sous la marmite. Cette situation arrachait le cœur de Charitable ; quant aux passants, ils voyaient ce que c’est que des enfants sans maman.

Charitable réfléchissait, il allait vendre des paniers et des petites chaises chez une de ses clientes du côté de Bourdon ; cette dame lui demandait toujours un enfant pour rester avec elle ; arrivé là, il dit : ahhhhh c’est dur, mais que voulez-vous, le jeu force à couper. Il dit à la dame : « L’enfant que vous me demandiez, puis-je vous l’amener ? » La dame lui dit : « Oui, mais il faut que ce soit une petite fille pas trop âgée ». Charitable se lève le lendemain matin et en descendant, il emmène avec lui sa fille Ti Saintanise qui allait avoir neuf ans.